Tous dans la mine : ce que nos vulnérabilités séparées disent d'un même système
- exodoxeasbl
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Dans le débat public belge, certains sujets reviennent souvent comme s'ils étaient distincts. Les maladies de longue durée, le chômage, l'épuisement des soignants, le départ des enseignants, ou encore les difficultés d'accès aux soins et à l'emploi pour les personnes autistes sont généralement traités séparément. Ils relèvent aussi de ministères, de règles et d'indicateurs différents. Pourtant, lorsqu'on les observe ensemble, certains mécanismes communs apparaissent.

Ce que les données belges révèlent
Observons trois angles : l’incapacité de travail, la pauvreté et le chômage. Nous verrons ensuite que choisir un angle n’est pas exclure les autres, mais bien rendre visibles des mécanismes qui traversent des parcours très différents.
1. Données INAMI : Incapacité de travail
La Belgique fait partie des pays européens où l'inactivité liée à une maladie prolongée ou à un handicap est particulièrement élevée chez les personnes de 20 à 64 ans. Fin 2025, le nombre de travailleurs et travailleuses en incapacité de travail depuis plus d'un an a atteint 576 643 personnes, contre environ 471 000 en 2020 (INAMI, 2025), soit une hausse d'environ 22%. Les troubles psychiques, comme le burnout, la dépression ou l'anxiété, représentent une part importante des
situations d'invalidité.
Source : Institut national d'assurance maladie-invalidité (INAMI), statistiques 2025 sur l'incapacité de travail ;Le Journal du Médecin, « Nombre record de maladies de longue durée, dû au relèvement de l'âge de la pension », 7 mai 2026.
Ces chiffres parlent autant du travail que de la santé : ils disent quelque chose de ce qu'un emploi peut user chez l'individu.

2-Données Statbel et IWEPS : Pauvreté et exclusion sociale
Sur le plan de la pauvreté, Statbel indique qu'en 2025, 16,5% de la population belge est exposée au risque de pauvreté ou d'exclusion sociale, soit un peu plus de 1,9 million de personnes. En Wallonie, ce taux se situe autour de 20%. Comme ces chiffres proviennent d'une enquête sur échantillon, les statisticiens de l'IWEPS incluent une marge d'erreur : la réalité se situe très probablement entre 18,3% et 21,9%. Derrière ces pourcentages, ce ne sont pas des personnes « à part » de la société ; ce sont des personnes qui vivent avec un équilibre plus fragile, pour qui une maladie, une séparation ou une perte d'emploi peut suffire à faire basculer la trajectoire.
Source :Statbel, « Plus de 1,9 million de Belges courent un risque de pauvreté ou d'exclusion sociale », 4 février 2026 ;IWEPS, « Taux de risque de pauvreté ou d'exclusion sociale », 9 mars 2026.
3-Données ONEM et CAPAC : Réforme du chômage
Depuis le 1er mars 2026, la réforme du chômage décidée par le gouvernement fédéral a introduit une limite au droit aux allocations de chômage : la durée maximale est désormais fixée à 24 mois. Cette durée comprend 12 mois de base, auxquels peuvent s'ajouter jusqu'à 12 mois selon la carrière professionnelle.
Les allocations d'insertion pour les jeunes après les études sont limitées à un an.
Selon l’ONEM, environ 113 000 personnes seront concernées au total, mais pas au même moment : elles le seront à des dates différentes, selon leur parcours et leur situation administrative.
Source :Office national de l'emploi (ONEM) et Caisse auxiliaire de paiement des allocations de chômage (CAPAC/HVW), « Réforme du chômage », consulté en juin 2026.
Des dossiers séparés, des mécanismes communs
Ce qui frappe quand on met ces éléments côte à côte, c'est qu'ils renvoient souvent à des mécanismes proches.

Robert Castel a développé la notion de « zone de vulnérabilité » comme espace intermédiaire entre intégration et rupture, dans le cadre de sa théorie de la désaffiliation (Castel, 1995). Les personnes ne sont pas encore exclues au sens visible du terme, mais leurs appuis deviennent plus fragiles, avec un emploi plus précaire, des liens familiaux et sociaux moins solides et un accès aux droits plus incertain. Le danger de cette zone ne vient pas d'un seul problème, mais de la combinaison de plusieurs fragilités. C'est ce cumul qui crée une incertitude permanente au quotidien. Dans cette perspective, les politiques sociales interviennent souvent au moment où la rupture est déjà installée, alors que c'est en amont que beaucoup se joue.
Source : Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Fayard, 1995 ; travaux secondaires sur la désaffiliation et la vulnérabilité (Castel, 1995 et suivants).

Serge Paugam a montré que demander de l'aide n'est jamais neutre : remplir des dossiers et justifier sa situation peut être profondément humiliant, produisant une « disqualification sociale » qui s'ajoute à la pauvreté matérielle. Au-delà du manque de ressources, c'est le regard des autres et le sentiment d'être étiqueté qui abîme l'estime de soi.
Source : Serge Paugam, La disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté, Presses universitaires de France, 1995 ; réédition Quadrige, 2009.

François Dubet, dans Le Mépris (Seuil, 2025), éclaire l'affect et la colère qui traversent ces situations. Dans une société qui prône l'égalité et la méritocratie, l'inégalité n'est plus seulement matérielle : elle devient une blessure. L'individu est sommé d'être seul responsable de sa réussite ; s'il échoue, il le vit comme un échec personnel et ressent le regard des institutions comme un profond mépris. Faute de pouvoir s'unir collectivement, les individus s'isolent. Pour sauver leur propre estime, les catégories sociales en difficulté finissent par se rejeter mutuellement, alimentant une « chaîne du mépris » (travailleurs contre « assistés », usagers contre fonctionnaires, « bon malade » contre « mauvais malade »). La cohésion sociale se fragmente. Devoir sans cesse prouver sa légitimité ou sentir que sa parole compte moins concerne ainsi une multitude de visages : un chômeur de longue durée, un soignant épuisé, une personne handicapée ou un enseignant précaire.
Source : François Dubet, Le Mépris. Émotion collective, passion politique, Éditions du Seuil, 2025.
Ces mécanismes (désaffiliation, disqualification, mépris) ne sont pas des accidents isolés. Ils disent quelque chose d'un système sous tension qui fait porter des failles collectives à l'individu : un travail plus exigeant, des droits plus conditionnels et une tendance à faire porter à chacun ce qui relève aussi de facteurs collectifs.
Ces mécanismes peuvent être renforcés par la manière dont les professionnels hiérarchisent les situations face à des contextes de pénurie, de surcharge ou d'urgence permanente. Ils sont alors amenés à arbitrer entre des besoins concurrents. Les situations qu'ils jugent les plus graves ou urgentes mobilisent davantage leur attention. Or ce jugement ne produit pas seulement des effets dans la relation individuelle. Les professionnels ont un rôle social et incarnent dans de nombreux cas le contrôle hiérarchique. Leur jugement contribue activement à définir quelles souffrances apparaissent légitimes, quelles situations méritent une attention particulière et quels problèmes sont prioritaires dans l'action publique.

Les travaux de Castel, Paugam et Dubet invitent à déplacer le regard. Le risque est de concentrer l'attention sur la légitimité supposée des personnes qui demandent de l'aide, sur d'éventuels abus ou sur la véracité de telle ou telle souffrance individuelle. Or la demande d'aide est rarement neutre : elle expose déjà les personnes à des formes de jugement, de dépendance ou de remise en question de leur identité sociale. L'enjeu devient moins de distinguer les « vrais » et les « faux » demandeurs que de comprendre les mécanismes qui produisent les pénuries, les ruptures de parcours, les difficultés d'accès aux droits ou les processus de reconnaissance qui peuvent, parfois malgré leur intention initiale, contribuer à disqualifier certaines expériences. Ce déplacement permet de passer de l'évaluation des individus à l'analyse des conditions sociales et institutionnelles qui façonnent leurs trajectoires.
Un prisme pour voir autrement
Exodoxe a choisi de partir de l'expérience des femmes autistes sans déficience intellectuelle parce que certaines réalités apparaissent plus clairement lorsqu'on les observe depuis un point de vue particulier.
L'objectif n'est pas uniquement de parler des femmes autistes, mais aussi de mieux comprendre des mécanismes qui peuvent concerner beaucoup d'autres personnes.
En partant d'une expérience souvent peu (re)connue, il devient plus facile de voir des difficultés plus larges liées au travail, aux institutions ou à l'accès aux droits.
Femmes autistes et emploi : ce que disent les chiffres
En Belgique, 72,3% des 20-64 ans exercent un emploi en 2024 (Statbel, 2024). Pourtant, cette réalité n'est pas partagée de la même manière par tous les groupes.
Les personnes en situation de handicap rencontrent davantage de difficultés d'accès à l'emploi. Selon les données d'Eurostat reprises par Unia, le taux d'emploi des personnes handicapées est d'environ 46%, contre près de 78% pour les personnes sans handicap. Les personnes handicapées qui travaillent occupent également plus souvent un emploi à temps partiel : 41% contre 25% dans la population active totale.
Les statistiques mesurent relativement bien la situation du handicap dans son ensemble. Plus on s'intéresse à des groupes spécifiques, plus les données deviennent rares. Lorsqu'on s'intéresse à l'autisme, les statistiques belges ne permettent généralement pas d'isoler les adultes autistes sans déficience intellectuelle des autres situations de handicap. Il n'existe donc pas, à notre connaissance, de chiffre officiel décrivant précisément leur situation sur le marché du travail belge.
Les études réalisées dans d'autres pays montrent un constat récurrent : de nombreuses personnes autistes disposent de qualifications élevées et souhaitent travailler, mais rencontrent davantage d'obstacles lors du recrutement, de l'intégration dans les collectifs de travail ou du maintien à l'emploi. Pour les femmes autistes, les données sont encore plus limitées. Les recherches disponibles suggèrent qu'elles sont plus souvent diagnostiquées tardivement et que leurs parcours professionnels sont fréquemment marqués par des interruptions, des réorientations ou des périodes d'épuisement. Les chiffres manquent pour mesurer précisément l'ampleur de ces phénomènes, mais ils reviennent régulièrement dans les recherches qualitatives et les témoignages recueillis sur le terrain.

Par ailleurs, certains chiffres qui circulent dans la littérature et les rapports sur les adultes autistes sans déficience intellectuelle (souvent issus de sources statistiques nationales ou d'enquêtes spécifiques et relayés dans des supports de communication variés) oscillent, selon les études, entre 70% et 90% de chômage. Ces chiffres sont interpelants, mais ils ne peuvent pas être affirmés comme des données officielles vérifiées pour la Belgique.
Cette diminution progressive des données disponibles est en elle-même révélatrice : plus on s'approche de groupes spécifiques, moins les statistiques permettent de comprendre leur réalité. C'est l'une des raisons pour lesquelles les recherches qualitatives conservent toute leur utilité. Elles documentent des expériences qui restent largement invisibles dans les grandes enquêtes statistiques et peuvent justement inviter à mener des recherches quantitatives ciblées.

Au vu de ces parcours marqués par des ruptures professionnelles, des difficultés de reconnaissance ou des formes d'exclusion qui les éloignent parfois des espaces de travail, des collectifs ou des dispositifs publics, Exodoxe a choisi l'image des canaris hors de la mine. Lorsque certaines personnes "quittent la mine", elles ne cessent pas pour autant d'en révéler quelque chose. Leur parcours peut contribuer à comprendre des mécanismes qui continuent d'agir sur ceux qui sont restés à l'intérieur, parfois de manière moins visible ou plus progressive. Les recherches qualitatives documentent ces expériences souvent absentes des grandes enquêtes statistiques. Elles donnent accès à des réalités qui, faute d'être suffisamment observées ou reconnues, risquent de rester invisibles.
Source : Frigaux A., Vacant C., Evrard R., « Le devenir autiste au féminin : difficultés diagnostiques et ressources subjectives. Une revue de littérature » ;UGA Éditions, Autisme au féminin : historique et définitions, 2023.
Statbel, « 72,3% des 20-64 ans exercent un emploi en 2024 » ;Unia, « Fiche pays EDE pour la Belgique sur les personnes handicapées 2024-2025 » ;Statbel, « Les personnes handicapées travaillent beaucoup plus souvent à temps partiel ».
Le Projet MIRIAM à titre d’exemple

Le projet MIRIAM illustre cette logique. Il s'adresse à des femmes monoparentales en situation de précarité, non parce que d'autres situations n'existent pas, mais parce que ce public est particulièrement exposé à certains risques sociaux et représente une part importante des situations concernées. Le projet documente l'expérience de ces femmes et les difficultés qu'elles rencontrent dans leurs parcours. Exodoxe part également d'un groupe particulier, mais fait l'hypothèse que certains mécanismes observés dans les parcours des femmes autistes sans déficience intellectuelle peuvent éclairer des situations vécues par d'autres personnes.
Source : CPAS de La Louvière, projet MIRIAM ;Portail wallon « Famille monoparentale », présentation du projet MIRIAM.
De l'expérience particulière aux mécanismes communs
Choisir un angle n'est donc pas exclure les autres.
C'est partir d'une situation précise pour rendre plus lisibles des mécanismes qui traversent des parcours très différents. Les femmes autistes sans déficience intellectuelle rapportent fréquemment des parcours marqués par la difficulté à faire reconnaître leurs besoins, par des diagnostics tardifs, mais aussi par des expériences de soupçon, d'incompréhension ou de décalage avec les attentes implicites des institutions et du monde du travail. Cela éclaire aussi, plus largement, la manière dont d'autres personnes peuvent se reconnaître dans des expériences de fatigue institutionnelle, de parcours professionnel chaotique ou d'absence d'aménagements adaptés.

Une pénurie de psychiatres n'affecte pas uniquement les femmes autistes. Un parcours professionnel fragilisé par un manque d'adaptation ne concerne pas uniquement l'autisme. Une parole systématiquement mise en doute ne concerne pas uniquement les femmes. Les effets des pénuries de soins, les discriminations rarement formulées explicitement, les parcours professionnels fragilisés par des environnements peu adaptés ou les difficultés d'accès à certains droits concernent bien d'autres personnes que les seules femmes autistes.
Les travaux de François Dubet rappellent que la reconnaissance des expériences particulières n'a de sens que si elle permet aussi de penser ce qui est commun.
Notre travail par les prismes des femmes autistes n'a donc pas pour unique objectif de décrire leur situation. Il vise aussi à rendre visibles des mécanismes qui traversent également d'autres expériences de vulnérabilité.
Dispositifs d'emploi de l'action publique en Wallonie
La mine, dans le titre de cet article, désigne l'environnement de travail et les institutions dans lesquels nous évoluons collectivement. Notre recherche qualitative menée à l'Université de Liège (2025) auprès de femmes autistes sans déficience intellectuelle a mis en évidence les difficultés rencontrées dans les parcours professionnels et dans les relations au sein les dispositifs publics de l'emploi en Wallonie.