Formation, emploi et promesses
- exodoxeasbl
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Dernière mise à jour : il y a 4 jours
Ouvrez un catalogue de formation. Vous y trouverez des métiers réglementés, des formations au bien-être, des idées de reconversion et des activités indépendantes « clés en main ». Toutes représentent des possibilités d’avenir (même si seulement certaines forment à des métiers en pénurie). Pourtant, elles ne reposent ni sur les mêmes fondements, ni sur les mêmes formes de reconnaissance, ni sur les mêmes perspectives professionnelles.

Se former pour retrouver du travail
En Belgique, lorsqu’une personne reste durablement sans emploi, la réponse proposée est souvent la formation. Cette orientation s’est renforcée avec les politiques d’activation : il ne s’agit plus seulement d’indemniser le chômage, mais d’augmenter « l’employabilité » par des formations, de l’accompagnement et des parcours d’insertion.
La réforme de l’assurance chômage entrée en vigueur en mars 2026 a accentué cette dynamique. Parmi les rares situations permettant de maintenir ses allocations au-delà des délais légaux figurent désormais certaines formations menant à des métiers dits en pénurie, notamment dans le secteur des soins de santé.
La notion de « métier en pénurie » : une idée qui mérite qu'on s'y arrête
Quand on parle de métiers « en pénurie », on a l'impression que c'est une réalité objective : des postes qui attendent, des gens qui manquent. Mais le sociologue Jean-François Orianne (ULiège) montre que cette catégorie est aussi un choix politique : elle met le projecteur sur les postes difficiles à pourvoir, plutôt que sur le fait qu'il n'y a tout simplement pas assez d'emplois pour tout le monde. Résultat : on demande aux personnes sans travail de se former, de s'adapter, de devenir plus « employables », comme si le problème venait d'elles.
Lire l'interview de
Jean-François Orianne :
Le concept d'emplois en pénurie est une invention politique
L'Echo, 25 septembre 2023.
Sur le principe, acquérir une compétence et accéder à un métier fait sens. Mais lorsque la formation devient la réponse privilégiée à des difficultés qui sont aussi économiques, sociales ou organisationnelles, une question apparaît : que cherche-t-on exactement à résoudre ?
Une logique qui dépasse la Belgique
Cette question traverse les politiques européennes de l'emploi depuis plusieurs décennies. Les institutions européennes elles-mêmes reconnaissent qu'une réponse uniforme ne convient pas à toutes les situations et recommandent un accompagnement ajusté aux besoins réels des personnes (Conseil de l'Union européenne, conclusions du 14 mars 2022 sur le chômage de longue durée). Les obstacles à l'emploi ne sont pas interchangeables. Les réponses ne devraient pas l'être non plus.
De la question collective à l'insuffisance individuelle
Le sociologue Ulrich Beck a décrit ce déplacement. Là où le chômage était principalement analysé comme un problème économique, il est de plus en plus présenté comme une question d’adaptation individuelle.
Il faut se former, se réinventer, devenir plus flexible, plus mobile, plus employable.
Progressivement, des problèmes collectifs sont reformulés comme des insuffisances individuelles. Et, en creux, l’absence de retour à l’emploi peut être interprétée comme un défaut d’adaptation.

1- En pénurie ou pas
Quand les catégories deviennent ambiguës
Cette logique se reflète dans certains catalogues de formation, y compris publics. Une même catégorie, « Soins et bien-être », par exemple, peut regrouper des formations menant à des métiers réglementés, comme aide-soignant, et d'autres relevant de pratiques non validées scientifiquement, comme certaines thérapies énergétiques ou approches ésotériques.
Le label « métier en pénurie », placé à côté de l'intitulé de formation, constitue un critère de sélection clair et rationnel : il signale une demande officielle sur le marché du travail et, depuis la réforme de 2026, un avantage concret en termes de maintien des allocations. Pour une personne en recherche d'emploi, c'est une information utile et lisible.
Mais ce label ne dit qu’une chose : qu’une formation correspond à un métier dit en pénurie ou non. Il ne dit pas pourquoi d’autres formations répertoriées dans la même catégorie (soins, bien-être) n’y correspondent pas.
L'organisme de formation présente, sans hiérarchiser autrement que par ce critère de pénurie, des offres sans en expliciter les écarts de fond.
Pour le visiteur, elles apparaissent côte à côte, sous une même promesse de reconversion.

2- Utile aux professionnels de la santé ou pas
Une articulation institutionnelle peu lisible
Ce brouillage ne relève pas d’un acteur unique, mais d’une articulation institutionnelle.
La sphère de l’emploi identifie des métiers en pénurie et produit un signal clair.
La sphère de la formation intègre ce signal "métier en pénurie" dans ses catalogues.
Pour les autres formations présentes dans la même catégorie du soin ou du bien-être, rien ne vient expliciter :
les raisons de leur absence de ce label "métier en pénurie"
les éventuelles différences qui existent entre elles en termes d'utilité à la santé publique.
La labellisation concerne le besoin du marché du travail, pas celui de la santé publique.
Le résultat est paradoxal. Dans un secteur où les pouvoirs publics reconnaissent eux-mêmes un manque de professionnels qualifiés (et donc des enjeux importants de santé publique) des formations menant à des métiers réglementés côtoient des formations qui pourraient, ou pas, contribuer à une qualification sans que cette différence fasse l’objet d’une information précise. Ce manque de lisibilité concerne aussi les formations sérieuses qui, bien que non prioritaires pour le marché de l'emploi, contribuent à la qualité des pratiques dans le secteur des soins. La labellisation renseigne sur un besoin en effectifs. Elle ne renseigne pas sur la valeur des contenus enseignés ni sur leur utilité pour la santé publique.

3- Fondée scientifiquement ou pas
Un espace propice au charlatanisme
C'est précisément dans cet espace que peut apparaître le charlatanisme, non comme une dérive marginale, mais comme un effet de structure.
D’un côté, des personnes confrontées à des difficultés professionnelles ou financières investissent du temps, de l’argent et des attentes dans des formations. L'espoir est d'acquérir une qualification supplémentaire, ou vivre une reconversion qui permette une stabilité.
De l’autre, des personnes en souffrance se heurtent à des difficultés d’accès aux soins : délais d’attente, diagnostics tardifs, sentiment de ne pas être entendues. Dans ce contexte, se tourner vers des pratiques alternatives n’est pas nécessairement une marque de naïveté, mais une tentative de réponse à un besoin resté sans solution.
Le paradoxe est que les mêmes mécanismes de vulnérabilité alimentent les deux côtés d'un marché : certains cherchent une manière de travailler, d’autres une manière de se soigner.
Ce marché ne repose pas d’abord sur des intentions individuelles problématiques. Il émerge de la conjonction de plusieurs réalités :
une offre de soins insuffisante, explicitement reconnue par un signalement officiel sous le label des métiers en pénurie ;
une politique de l’emploi qui individualise les risques sans toujours fournir les repères nécessaires à des choix éclairés ;
un organisme de formation qui crée des catégories sans évaluer systématiquement les contenus.
Sans cette attention particulière, les formations non fondées scientifiquement bénéficient de l'aura d'un cadre institutionnel. Elles ne seront pas marquées du sceau "Métier en pénurie", au même titre que des formations quant à elles réellement qualifiantes et utiles aux métiers de la santé. Rien ne les distingue.
Potentiellement, il peut donc en résulter la convergence de deux trajectoires de précarité : d’un côté, un individu qui, au terme d'une formation "Soin, bien-être", pourra compenser l'absence d'emploi stable en vendant une "solution" non fondée scientifiquement, une activité précaire et soumise aux effets de mode.
De l’autre, un acheteur qui y recourt face à l'échec ou à l'absence de réponse médicale à sa souffrance, aidé au mieux de l'effet placebo ou des effets contextuels.
Un résultat qui s'éloignerait plutôt des objectifs affichés en matière d'emploi comme de santé publique.

Ce que cela nous apprend
Ni un titre, ni un agrément, ni une certification ne garantissent à eux seuls la qualité d'une pratique. Les échanges menés dans le cadre du dossier AVIQ ont montré qu'un professionnel de santé peut disposer d'un titre reconnu tout en ayant une connaissance incomplète ou dépassée de l'autisme, par exemple.
De la même manière, une formation donnée dans un organisme public ne garantit ni des débouchés réels ni la qualité des services qui seront ensuite proposés au public.
On objecte souvent que la science ne sait pas tout. C'est vrai.
Mais elle sait distinguer ce qui a été vérifié de ce qui ne l'a pas encore été. Cette distinction mériterait d'être aussi visible que le label « pénurie », tant pour les futurs étudiants que pour ceux qu'ils soigneront.
Aller plus loin : Penser contre soi pour mieux penser à soi
Il est difficile de prendre du recul sur nos croyances, surtout lorsque celles-ci sont devenues constituantes de notre identité sociale ou qu'elles nous apportent une voie professionnelle, ou qu'on pense qu'elles sont à l'origne d'une guérison inespérée.
Si vous avez un doute sur une pratique, de nombreuses ressources existent, sous différents formats. Certains comptes proposent vidéos et podcasts très accessibles :
De l'empathie : Élisabeth Feytit a elle-même traversé des expériences de croyances alternatives, ce qui lui donne une compréhension rare, et sans jugement, des personnes qu'elle interviewe. Dans son podcast Méta de Choc, elle explore en profondeur pourquoi des gens ordinaires et intelligents finissent par investir dans le New Age, le néo-chamanisme ou la pensée positive radicale. Ses longues séries sur la naturopathie ou le coaching montrent notamment comment des personnes en reconversion se retrouvent embarquées dans des formations aux allures de dérives sectaires. Une ressource précieuse pour comprendre les mécanismes, pas seulement les constater.
Avec humour : G Milgram est un vidéaste spécialisé dans le débunkage de pratiques pseudo-scientifiques. Ses enquêtes s'attaquent aussi bien aux discours ésotériques qu'aux systèmes de formation qui les entourent (géobiologie, coaching quantique, iridologie) en documentant à la fois l'absence de fondement scientifique et le modèle commercial qui en tire profit. Ses vidéos ont parfois des effets concrets : l'une d'elles a conduit à la suspension d'un médecin dans un CHU français.
Le guide des "Techniques illusoires" (Ordre des Kinésithérapeutes) est un document très concret qui liste des dizaines de pratiques (ex. fasciathérapie, microkinésithérapie, décodage biologique) en expliquant pourquoi elles sont jugées illusoires et non scientifiques. Le site français de la Miviludes peut également vous fournir des renseignements sur certaines pratiques à risque de dérive sectaire.



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