Femmes et travail : genre et engagement collectif, rencontre avec Caroline.
À 44 ans, Caroline reprend ses études et obtient son CESS par le jury central. À 48 ans, elle décroche son bachelier en gestion des ressources humaines. Cette année, à l'âge de 50 ans, elle réussit son master en sciences du travail à l'Université libre de Bruxelles (ULB).
Caroline est ouvrière et déléguée syndicale. Nous voulions parler avec elle de son parcours atypique, mais aussi de ce qu'elle observe du monde du travail, à la rencontre entre l'expérience du terrain et l'enseignement universitaire.
Le travail invisible des femmes et les inégalités de genre
C'est sur TikTok que nous prenons contact avec Caroline. Elle n'est pas autiste, mais son parcours nous intéresse notamment pour ce qu'il révèle de l'articulation entre les rapports de genre et de classe.
« Je viens d'un milieu très pauvre, mon père ne savait pas lire, maman était femme de ménage. »
Dans sa vidéo de remise de diplôme, elle explique avoir appris à ne plus se diminuer et compris que sa valeur ne dépendait pas du regard des autres.

La question du genre occupe une place importante dans sa réflexion. Durant son cursus universitaire, Caroline a suivi un cours de sociologie du genre. Elle a été particulièrement marquée par une étude de la VUB sur le travail gratuit des femmes. (Lien vers le Conseil Supérieur de l'Emploi : La participation des femmes au marché du travail - 2023)
« Les femmes doivent prendre conscience du travail gratuit qu'elles produisent. Dans notre société, on attribue aux femmes des qualités intrinsèques qui ne sont en fait pas naturelles. La construction sociale veut qu'on nous inculque un comportement et un rôle, et donc des limites. »

Si Exodoxe s'intéresse particulièrement aux femmes autistes, c'est notamment parce que le genre et la neuroatypie peuvent produire des désavantages qui se combinent. Mais les mécanismes sociaux qui assignent les femmes à certains rôles dépassent largement la question de l'autisme.
Le travail invisible de l'organisation du quotidien, les responsabilités familiales, les renoncements professionnels ou le sacrifice de son propre épanouissement ont des conséquences économiques, professionnelles et personnelles. Les stéréotypes de genre peuvent également peser sur la prise en charge médicale, lorsque des symptômes sont minimisés ou interprétés à travers des représentations genrées, notamment dans certaines maladies cardiovasculaires ou face aux douleurs des femmes.
Ces mécanismes ont un point commun : ils peuvent limiter les possibilités offertes aux femmes, mais aussi contribuer à invisibiliser leurs capacités, parfois jusque dans la perception qu'elles ont d'elles-mêmes.
Reprendre ses études à 44 ans pour ne plus s'effacer
Caroline a grandi dans un milieu où la connaissance et la reconnaissance par le travail occupaient une place particulière, précisément parce qu'elles avaient manqué.
« J'ai arrêté mes études en quatrième secondaire, j'avais des soucis d'apprentissage, je soupçonne un trouble dys. Mais j'ai toujours travaillé, je me suis épuisée dans des boulots minables, mal payés. »
Avec le recul, Caroline pense que son intérêt pour l'humain et les conditions de travail trouve une partie de ses racines dans son histoire familiale. Elle évoque notamment la souffrance de ses parents, qui n'avaient pas trouvé dans leur vie professionnelle les conditions nécessaires à leur épanouissement.
« Ça vient d'une douleur, et j'avais envie de sortir de ma condition. »
Cette aspiration ne se résume pourtant pas à vouloir changer de métier ou gravir les échelons professionnels. Il s'agit aussi, pour Caroline, de se donner la possibilité d'apprendre, de se découvrir capable et de ne plus s'effacer.
Ce n'est pas parce qu'on veut qu'on peut
Caroline ne souscrit pas au discours méritocratique selon lequel la volonté suffirait à réussir. Son parcours, comme son expérience d'ouvrière et de déléguée syndicale, lui rappelle combien les conditions matérielles et sociales comptent.

« L'environnement est très important. Et il faut avoir la chance de trouver les bonnes personnes pour rendre un projet possible. En plus de cela, il faut comprendre que tout projet demandera plus de temps, d'énergie et d'argent que prévu. Pour reprendre mes études, j'ai dû me projeter pour préparer un maximum. Certains proches ne comprenaient pas que je ne faisais pas cela pour nourrir une ambition professionnelle mais simplement pour me prouver que j'en étais capable. »
Son témoignage rappelle que la réussite scolaire peut avoir une valeur symbolique indépendante de sa rentabilité professionnelle. Pour Caroline, le diplôme n'est pas seulement un instrument de mobilité sociale ou professionnelle. Il représente aussi l'accès à une forme de reconnaissance dont son milieu familial avait été privé.
Elle évoque d'ailleurs un « culte de la réussite » transmis par ses parents. Une expression qui prend un sens particulier lorsqu'on la replace dans cette histoire familiale, où l'accès au savoir et à la reconnaissance n'allait pas de soi.
Comme l'aurait dit Surcouf : « Chacun se bat pour ce qui lui manque. »
Travail et engagement syndical : entre terrain et théorie
Trouver une école financièrement accessible, proposant une organisation compatible avec sa vie de mère de famille, constitue la première étape pour obtenir son CESS. Rapidement, alors qu'elle continue à travailler, Caroline envisage un bachelier en gestion des ressources humaines, puis un master en sciences du travail.
Les conditions financières sont réunies, son mari la soutient et son employeur lui accorde un congé-éducation. En parallèle de ce parcours, Caroline devient déléguée syndicale.
Cette double expérience, celle du terrain et celle de l'université, nourrit aujourd'hui sa lecture du monde du travail.
Elle revient notamment sur la manière dont sont présentés les métiers en pénurie.
« Quand on voit la pénibilité de certains métiers, il ne suffit pas de dire qu'ils sont en pénurie, il faut dire comment les gens sont traités, comment ils sont payés, pour comprendre pourquoi ils ne veulent plus exercer ces métiers. »
Derrière la notion de pénurie, Caroline invite à regarder les conditions concrètes d'exercice des métiers. Le manque de candidats ne peut pas être compris indépendamment des salaires, de la pénibilité ou de la manière dont les travailleurs sont considérés. (Lien : Voir notre article qui aborde le sujet : Formation, emploi et promesses)
Son expérience quotidienne lui donne une vision parfois rude des rapports professionnels.
« On est remplaçable à tout moment, les employeurs ne se soucient pas souvent du bien-être de leur personnel. Ce qui compte, c'est de rentrer dans les rangs. »
Ce que l'université lui a apporté, c'est notamment la possibilité de prendre du recul sur cette réalité et sur sa propre pratique syndicale. Face à des situations qui peuvent susciter colère ou indignation, elle dit avoir appris à construire une analyse plus structurée.
« Ce ne sont pas les sentiments qui s'expriment, c'est une vision analytique. Les cours m'ont appris à être plus concise quand j'expose la situation d'un travailleur. Ce qui compte, ce sont les faits : je dis ce que je vois et je connais le cadre. »
La sociologie et la méthodologie scientifique ne remplacent donc pas sa connaissance du terrain. Elles lui permettent de l'organiser, de la documenter et de la mobiliser autrement.
Lorsque nous la questionnons sur son mandat syndical, Caroline insiste sur son désir de rester présente auprès des travailleurs.
« Avec mes études, je me suis dit que j'ai probablement plus de valeur que le simple rythme boulot, métro, dodo. »
Elle estime aussi qu'en tant que femme, elle peut faciliter la parole de ses collègues, majoritairement féminines. Elle les encourage à rejoindre la délégation syndicale, mais constate que les obstacles restent nombreux.
« Elles ont peur de perdre leur boulot, ou peur de ne plus avoir le temps pour leur famille. Elles peinent à sortir de leur quotidien, ou ne se sentent pas capables d'assumer ce rôle. Il y a encore beaucoup à faire pour améliorer la représentativité. »
On retrouve ici les questions soulevées par la sociologie du genre : la répartition des responsabilités familiales, les contraintes économiques, mais aussi les représentations de ce qu'une femme peut ou doit entreprendre.
Poursuivant cette réflexion, Caroline lance une idée :
« Plutôt qu'une journée sans voiture, nous devrions organiser une journée sans travail gratuit des femmes. Si les femmes s'arrêtent, on tombe. »

Chez Exodoxe, nous nous référons régulièrement aux travaux de sociologues et spécialistes du travail, dont fait partie Alain Supiot. Il invite notamment à distinguer le travail de l'emploi rémunéré et à repenser les droits sociaux au-delà du seul contrat de travail.
Le travail gratuit, notamment celui réalisé dans la sphère domestique, constitue un apport essentiel, invisible et non rémunéré, au fonctionnement de l'économie. La proposition de Caroline a ainsi le mérite de rendre perceptible ce qui, précisément parce qu'il est accompli chaque jour, finit par ne plus être considéré comme du travail.
Et, au-delà du travail domestique, d'interroger la manière dont cette répartition des rôles et des responsabilités peut aussi peser sur la place que les femmes s'autorisent à prendre au sein des collectifs de travail.
Agir sur les conditions de travail
Dans sa pratique syndicale, Caroline ne se contente pas de recueillir les difficultés qui lui sont rapportées. Elle développe aussi ses propres outils d'observation et d'analyse, bien accueillis par son employeur.

Elle se rend ainsi de sa propre initiative dans les différentes unités d'établissement, observe les situations de travail, prend des notes et rédige ensuite des rapports. Elle y formule des pistes d'amélioration, relève des questions relatives aux normes applicables et identifie des situations où le statut des travailleurs mériterait d'être revalorisé.
« On me laisse beaucoup de liberté dans mon mandat. »
Cette autonomie lui permet notamment de transformer ses connaissances issues du terrain en observations structurées, susceptibles d'agir sur l'organisation et les conditions concrètes de travail.
C'est là que se rejoignent les différentes dimensions de son parcours : l'expérience ouvrière, l'engagement syndical et les connaissances acquises à l'université. Trois manières d'appréhender le travail qui peuvent se renforcer.
Nous avons rencontré une femme heureuse et fière de ce qu'elle a accompli, mais aussi une travailleuse consciente des enjeux actuels du monde du travail, qui inscrit son engagement collectif au service des conditions de vie individuelles.
Caroline a pu transformer sa propre trajectoire grâce à des ressources, des soutiens et des possibilités concrètes. Aujourd'hui, elle agit collectivement pour que d'autres travailleurs disposent, eux aussi, de conditions leur permettant de développer leurs capacités.
Son parcours ne démontre pas que tout serait possible à qui le voudrait suffisamment. Il rappelle plutôt que les capacités ne suffisent pas : encore faut-il que les conditions permettent de les exercer.
13 octobre 2026 : si les femmes s'arrêtent, le monde s'arrête
Le mouvement international World with Women appelle, ce 13 octobre 2026, les femmes qui le peuvent à suspendre pendant 24 heures leurs activités professionnelles et domestiques, ainsi que leur consommation.
Inspirée de la mobilisation historique des Islandaises du 24 octobre 1975, cette initiative entend rendre visible la contribution des femmes au fonctionnement de la société et réclamer une meilleure représentation dans les instances de décision.
Une mobilisation qui rejoint directement la proposition de Caroline : rendre visible le travail des femmes, notamment celui qui n'est ni rémunéré ni reconnu.
Source : World with Women, présentation officielle du mouvement.




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