Autisme au féminin : parlons parcours, travail et société
Dernière mise à jour : il y a 3 jours
Une personne peut avoir un droit sans parvenir à l’exercer. Être accompagnée par plusieurs services sans savoir vers qui se tourner. Avoir les compétences pour travailler sans parvenir à franchir un recrutement. Rencontrer des professionnels engagés, qui font leur travail, et rester malgré tout sans solution.
Dans les parcours de femmes autistes sans déficience intellectuelle que nous avons rencontrées au cours de nos recherches, ces situations sont courantes.
Elles nous parlent évidemment d’autisme. Mais elles nous parlent aussi du travail, du soin, de l’accompagnement et de l’action publique. De ce qui se passe entre une personne et un dispositif, entre deux institutions, entre ce qu’un professionnel comprend d’une situation et ce qu’il peut effectivement faire depuis la place qu’il occupe.
Et si nous regardions ensemble où se trouve l’obstacle ?

Commencer à Marche-en-Famenne
Notre asbl Exodoxe fêtera sa première année d'existence lors d'une rencontre conviviale à la librairie Livre's, à Marche-en-Famenne. Cette ville a vu naître de nombreuses initiatives autour de la cohésion sociale et du vivre-ensemble, démontrant sa capacité à chercher concrètement comment permettre à chacun de prendre sa place dans la vie de la cité, avec dignité et dans un souci d’équité. Marche semble être le type de territoire où l’on peut continuer à expérimenter.
C’est pourquoi, à l’occasion de cette rencontre, Exodoxe souhaite inviter des acteurs de l’action publique, du travail, de la santé, du social et du monde associatif. Tous ces gens qui dédient leur vie professionnelle à apporter du soutien à ceux qui en ont besoin.
À terme, l’une des pistes pourrait être de faire émerger à Marche ou en province de Luxembourg une expérimentation à petite échelle : partir de quelques situations concrètes, réunir personnes concernées, professionnels et acteurs disposant de leviers d’action, essayer une ou deux manières différentes de faire, puis observer ce qu’elles produisent dans les parcours.
Nous invitons aussi chacun à transmettre l’invitation à d’autres professionnels ou partenaires qui accueillent, accompagnent ou emploient des personnes autistes sans déficience intellectuelle, mais aussi des publics parmi lesquels certaines personnes peuvent être concernées sans encore le savoir.
Les intentions existent. Et puis vient le « comment »
Concernant l'emploi, les politiques publiques disposent déjà d’un cadre. En Wallonie, l’emploi des personnes en situation de handicap dans les services publics fait l’objet d’un objectif réglementaire de 2,5 %. La Déclaration de politique régionale 2024-2029 prévoit de le porter à 3 %.
Un Plan Autisme wallon est également en préparation. En novembre 2025, le ministre Yves Coppieters plaçait parmi ses priorités l’inclusion professionnelle, notamment en soutenant les dispositifs facilitant l’accès à l’emploi des personnes autistes. En avril 2026, les travaux préparatoires relevaient dans les données administratives plusieurs constats particulièrement intéressants :
Une sous-estimation des besoins des adultes, des femmes et des personnes autistes sans déficience intellectuelle, ainsi que « des inégalités territoriales marquées », notamment en province de Luxembourg.
Ces constats appuient des demandes concrètes :
permettre de montrer ses compétences lorsque les modalités classiques du recrutement désavantagent,
maintenir dans l’emploi une personne parfaitement capable de faire son travail mais épuisée par tout ce qui l’entoure,
reconnaître une difficulté qui reste illisible pour les instruments existants,
assurer les parcours lorsqu’une même situation traverse le travail, la santé, le handicap et la protection sociale.
Ces situations remettent au premier plan le sens même de l’accompagnement : saisir la singularité de l'individu. Pour les autistes, la charge du décryptage des différents dispositifs et de la traduction répétée de leur propre situation, est extrêmement lourde. Elle peut aboutir au non-recours au droit.
Des expériences à l’étranger dont on peut s’inspirer
Certaines expériences menées à l’étranger ont commencé par modifier non pas la personne, mais ce qu’il y avait autour d’elle. Deux exemples permettent de voir concrètement ce déplacement.
Dans l’État de Victoria, en Australie, le programme public RISE permet depuis 2017 à des personnes autistes d’entrer dans l’administration par une voie de recrutement et d’accompagnement adaptée. Le dispositif est conçu comme une porte d’entrée : une fois familiarisés avec l’environnement de travail, certains participants accèdent à d’autres fonctions ou sont promus au mérite, libérant leur place pour de nouveaux recrutements. Initialement centré sur la gestion documentaire et l’encodage de données, le programme s’est ensuite étendu à d’autres activités. En juin 2022, 18 personnes recrutées par ce biais travaillaient toujours dans l’administration, dans différentes fonctions et à différents niveaux. L’administration soutient également la participation de son personnel au VPS Autism Success Network, un réseau interne qui réunit des travailleurs autistes et contribue à améliorer leur inclusion dans la fonction publique.
En Australie, le taux de chômage des personnes autistes dépassait 34 % en 2018. Le programme RISE agit sur l’un des obstacles à l’emploi en proposant une autre manière de penser l’inclusion, qui intervient sur l’organisation du travail plutôt que sur les personnes. Il fournit d’ailleurs un contrepoint intéressant à l’idée d’une faible capacité d’adaptation des autistes : lors de la crise du Covid-19, les travailleurs autistes de l’équipe RISE ont changé de fonction en deux semaines, sans formation structurée préalable, pour rejoindre un nouveau service de numérisation créé dans l’urgence. Ils ont ensuite traité des dizaines de milliers de documents et de courriers nécessaires au travail à distance des agents publics. Le dispositif ne permettait donc plus seulement à des personnes autistes de travailler : leur travail permettait à l’administration de s’adapter.

Dans le nord-ouest de l’Indiana, soixante véhicules de secours desservant 18 municipalités ont été équipés de Ben’s Blue Bags, contenant notamment des outils sensoriels, un casque, un tableau effaçable pour communiquer et un schéma du corps permettant de localiser une blessure.
Parmi les 77 professionnels ayant participé à l’évaluation, 94,2 % estimaient que ces outils amélioraient leur capacité à fournir des soins de qualité aux personnes autistes. Soixante et un rapportaient également au moins une situation dans laquelle leur utilisation avait permis d’éviter un passage inutile aux urgences.
Ces expériences sont très différentes, mais le déplacement opéré est le même : une autre manière de recruter, une question formulée autrement, un horaire adapté, du travail réalisé ailleurs ou quelques outils disponibles au bon moment. L'effort est fourni par celui qui sait fonctionner avec le cadre habituel pour le rendre adapté. Sans être des solutions universelles ou des modèles à transposer tels quels, ces initiatives montrent qu’il existe une marge d’action si l'on accepte de changer nos habitudes.
Rien sur nous sans nous
Pour chercher ces réponses, nous voudrions partir du principe « Rien sur nous sans nous. »
Le pari est assez simple : l’observation, la collaboration et la confiance peuvent permettre d’améliorer les politiques publiques. Le projet MIRIAM l’a montré dans un autre domaine de l’action sociale, en faisant fonctionner ensemble :
les connaissances et les expériences de vie des bénéficiaires,
les pratiques des professionnels
et des instruments d'observation adaptés des chercheurs
Cette mise en commun a permis de voir comment faire évoluer les pratiques à partir de ce que le terrain enseignait.
C’est cette démarche qui nous intéresse. Une relation de confiance permet aux personnes de dire ce qu’elles connaissent, ce qu’elles savent faire, mais aussi ce qu’elles ne sont pas en état de faire. Cette distinction est essentielle : on peut développer des compétences, mais on ne change pas un fonctionnement neurocognitif, pas plus qu’on n’efface les effets d’années de décalage et de stress minoritaire.
Prenons le travail indépendant. Une personne autiste peut avoir un savoir-faire, fabriquer un excellent produit ou fournir un excellent service, tout en étant en difficulté pour prospecter, se vendre ou développer un réseau. La former à ces compétences n’est pas toujours la bonne réponse, parce qu’on ne pose peut-être pas la bonne question.
C’est là que la complémentarité peut devenir un outil d’innovation. Les fonctionnements autistes et non autistes ne produisent pas les mêmes facilités, les mêmes difficultés ni nécessairement les mêmes manières de travailler. Plutôt que chercher à les rendre semblables, on peut partir de ces différences pour imaginer une autre division du travail.
Nous n’avons pas les réponses. C’est précisément pour cela qu’il faut réunir ceux qui détiennent chacun une partie du réel.
Le 3 octobre, on commence par là
Le samedi 3 octobre, Exodoxe et la librairie Livre’s vous proposent donc quelque chose d’assez simple : se rencontrer. Nous aurions pu organiser une conférence. Nous avons préféré une soirée où la recherche pourra être présentée, mais aussi racontée, incarnée, discutée et prolongée autour d’un verre, avec de la musique.
De 16h à 16h45, Exodoxe présentera ses travaux autour des parcours de femmes autistes, du travail et de l’action publique. Nous partirons des recherches réalisées, des témoignages recueillis et des questions qu’ils soulèvent pour échanger avec le public.
De 17h à 17h45, la recherche changera de forme.
Des membres du collectif Avec Fracas et le comédien Yvan Tjolle donneront voix à des textes construits à partir de verbatims composites issus de recherches et de leur cadre théorique.
Des expériences vécues rencontreront ainsi quelques outils de la sociologie.
Parce qu’un tableau, une statistique ou un concept permettent de comprendre certaines choses. Une voix en fait parfois comprendre d’autres.
Ces textes parleront du diagnostic, du travail, de l’entretien d’embauche, de l’accompagnement, du soin, des institutions, des professionnels et de ces petits décalages qui, lorsqu’ils s’accumulent, peuvent produire de très grandes conséquences malgré toute la bonne volonté des travailleurs sociaux ou employeurs.
À partir de 18h, place à la musique avec Yves Barbieux (Urban Trad, Les Déménageurs), qui présentera pour la première fois son nouveau projet électro-acoustique Yves B en boucle. C'est avec sa musique et autour d'un verre, entourés de livres, que nous aurons du temps pour échanger de manière informelle.
Informations pratiques
Samedi 3 octobre 2026, dès 16h à la Librairie Livre’s de Marche-en-Famenne
La soirée est ouverte à toutes et tous : personnes concernées et proches, citoyens, professionnels, chercheurs, associations et acteurs de l’action publique.
La librairie proposera une sélection de livres autour des thèmes de la soirée.
Exodoxe mettra également à disposition des ressources issues de la recherche scientifique et de ses propres travaux.
Retrouvez le programme, les informations pratiques et les actualités sur l’événement Facebook.
Et si, en lisant ceci, vous pensez à une personne, un collègue, un service ou une organisation qui pourrait avoir quelque chose à apporter à cette rencontre, transmettez-lui l’invitation.



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