top of page

Quand l'expérience vécue devient action publique : entretien avec le Collectif des Parents Invisibles

  • exodoxeasbl
  • 20 mars
  • 11 min de lecture

Le Collectif des Parents Invisibles (France) est encore jeune. Mais il rend déjà visible quelque chose d’essentiel : quand les institutions laissent les familles absorber seules les défaillances du système, l’expérience vécue finit par devenir parole publique. C’est ce qui se passe aujourd’hui autour de Sébastien et Aurore Tabanon.



Un déménagement comme révélateur de système

Sébastien et Aurore ont cinq enfants. Quatre présentent des troubles du neurodéveloppement : troubles dys, troubles cognitifs, suspicion de TDAH. Pendant plusieurs années, la famille vit en Gironde. Les enfants sont suivis par des professionnels, les aides existent, les soins sont accessibles. Le dossier MDPH est solide, monté par une structure hospitalière. Aurore peut consacrer son temps aux enfants grâce aux aides accordées. Puis Sébastien obtient une mutation professionnelle. La famille déménage dans les Vosges. Et là, tout change.

Les soignants sont beaucoup plus difficiles à trouver. Les aides continuent un temps mais au moment du renouvellement, certaines disparaissent.

« Mon fils était entre 50 et 80 % de taux de handicap. Il s’est retrouvé à moins de 50 en arrivant ici, au moment du renouvellement. »

La loi, elle, n’a pas changé. Mais les commissions qui évaluent les dossiers, elles, sont locales. Et entre les deux, les familles découvrent un décalage bien réel.

« On s’est aperçus qu’entre deux MDPH, en fonction de la région où tu te trouves, tu peux avoir un fonctionnement différent. »

Ce n’est pas un cas isolé. C’est un effet structurel : les droits existent, mais leur application dépend des commissions qui examinent les dossiers, des informations disponibles et de la manière dont ils sont présentés.

Le point de départ du collectif : rendre visible l’invisible

C'est Aurore qui a fait le premier pas. Une vidéo sur Facebook pour alerter les élus. Un appel à témoignages. Et les récits ont afflué « plus dramatiques les uns que les autres ».

Des situations que Sébastien et Aurore ne soupçonnaient pas, qui leur ont montré que ce qu'ils vivaient n'était pas une malchance locale mais une réalité partagée, massive, silencieuse. Le collectif des Parents Invisibles est né de là. Son nom pointe directement vers une invisibilité structurelle : celle de parents qui portent une charge considérable sans être reconnus comme acteurs légitimes dans les espaces où se décident les politiques publiques.

Pour expliquer ce qu’ils veulent défendre, Sébastien utilise une image très parlante.

« J’avais vu un reportage sur des gens qui travaillaient au contact de l’amiante. Ils tombaient malades, mais ils en ramenaient sur leurs vêtements et leur famille tombait malade aussi. C’est un peu pareil. Ton enfant n’est pas bien, ça a forcément un impact sur toi en tant que parent. »

Le handicap d’un enfant ne reste pas dans la sphère médicale. Il transforme l’organisation du travail, les revenus du foyer, le temps disponible et l’énergie des parents.


La MDPH : une institution difficile à naviguer

La MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées) est le point d’entrée de presque tout : aides financières, accompagnement humain, aménagements scolaires. Tout passe par le dossier. Et ce dossier pèse différemment selon qui l’a constitué.


« Quand un dossier arrive avec le tampon d’un hôpital, ça a plus d’impact que quand c’est toi, parent, qui le remplis tout seul. »

Le renouvellement, lui, n’est pas une simple mise à jour. C’est un recommencement. Même lorsque le handicap est connu, permanent ou irréversible : il faut refaire tout le dossier de demande. Pour certaines familles, cela signifie devoir redémontrer régulièrement ce qui ne changera pas.

« Tu as des maladies dégénératives, des autismes : on t’oblige à te rappeler tous les cinq ou dix ans que tu es handicapé. »

Pour Sébastien, une modernisation serait pourtant simple : un dossier numérique évolutif, modifiable au fil du temps, au lieu d’une procédure complète à recommencer.


Comprendre le système pour pouvoir lui parler

Au fil des échanges avec les parents, un autre problème apparaît : les institutions ont leur propre langage. Les dossiers ne sont pas seulement évalués sur les faits. Ils sont aussi lus à travers une certaine manière de les formuler.

Le sociologue Niklas Luhmann l'expliquait ainsi : chaque institution produit son propre système de communication, ses propres codes, son propre langage. Seuls ceux qui s'y adaptent y deviennent lisibles. La MDPH parle une langue. Si vous ne la parlez pas, votre dossier ne pèse pas.

C’est ce que travaille notamment Autline, créatrice de contenus entre autres sur TikTok où elle mène des lives pour aider les parents à comprendre les procédures et la sémantique administrative. Elle explique comment rédiger les courriers, quels articles de loi citer, comment structurer une demande pour qu’elle soit réellement entendue.


Un travail de traduction indispensable, mais que les familles doivent souvent découvrir seules. Sébastien commente cette réalité :

« Il faut vraiment faire attention aux mots que tu utilises et au type de phrase que tu vas noter. … Nous devons devenir des parents sachant »

L'inemployabilité du parent aidant.

Sébastien le note lui-même : quand une famille nombreuse explique que la mère s'occupe des enfants, les gens comprennent, voire approuvent. Ce qui reste invisible, c'est que derrière ce choix apparent, il y a souvent une contrainte absolue : les rendez-vous médicaux sont incessants, les structures manquent, les écoles ne savent pas faire. Quelqu'un doit combler le vide. Et ce quelqu'un a souvent un genre.

« Ma femme est obligée de s'occuper des enfants et des rendez-vous. Elle a un rendez-vous en ce moment, un autre demain, un vendredi, et d'autres qui arrivent pour les orthophonistes. »

Dans leur famille, Sébastien assure le revenu principal pour un foyer de sept personnes. Aurore organise les rendez-vous, les démarches, les suivis. Cette organisation est produite par les contraintes institutionnelles elles-mêmes. Pour les parents seuls, la situation est encore plus difficile : l’inemployabilité se double alors d’un isolement total.


Les parents parlent rarement d’eux-mêmes

Sébastien mentionne un point important : les parents parlent très peu d’eux.

S’ils n’y sont pas invités, la parole ne vient pas. Les discussions restent centrées sur l’enfant : ses besoins, ses soins, sa scolarité. Les difficultés personnelles des parents restent en arrière-plan.


Certains parents lui confient cependant qu’ils se reconnaissent eux-mêmes dans certaines difficultés de leurs enfants. D’autres reconnaissent que leur conjoint partage ces fonctionnements. Mais ce n’est jamais leur premier réflexe. Le besoin d’expression devient alors essentiel. Pour le collectif, si le parent ne va pas bien psychologiquement, émotionnellement ou physiquement, il ne pourra pas être pleinement présent pour son enfant. Créer des espaces où les parents peuvent parler, être écoutés et sortir de l’isolement fait donc partie de ses objectifs.


Les points communs aux différences invisibles

Chaque situation est différente. Mais certains problèmes apparaissent partout.

Le collectif en identifie plusieurs :

  • le manque de spécialistes

  • la lourdeur administrative

  • le manque de formation dans les écoles

  • l’isolement des parents

Et un cinquième problème traverse toutes les situations : l’organisation quotidienne repose largement sur les familles elles-mêmes.


L’école : quand le droit existe mais reste difficile à appliquer

L’exemple le plus frappant concerne la scolarisation. La loi du 11 février 2005 prévoit que l’Éducation nationale doit mettre en place les moyens nécessaires pour permettre aux enfants handicapés d’être scolarisés. Sur le terrain, la réalité est souvent différente. Certains parents racontent que leur enfant ne peut venir que quelques heures par semaine. La raison invoquée est presque toujours la même : manque de moyens humains ou financiers. La norme existe sur le papier, mais les conditions de sa mise en œuvre ne sont pas réunies. Et les familles qui voudraient les faire valoir se heurtent à un mécanisme supplémentaire : la peur. Peur d’être les casse-pieds de service pour commencer.

« Il y en a qui ont peur que des personnes de l'école fassent un signalement. Donc ils ne forcent pas. »

Certains parents renoncent à activer leurs droits de peur d’aggraver encore leur situation. Le non-recours n’est pas un simple oubli. Il est aussi produit par la peur du coût relationnel et institutionnel de la contestation.


Petites associations et grandes structures : une complémentarité nécessaire

Le collectif des Parents Invisibles ne cherche pas à remplacer les associations existantes. Le problème est que beaucoup de parents ne savent même pas qu’elles existent. Et même en sachant qu’elles existent : « Si tu ne cherches pas, tu ne les connais pas. »

La MDPH ou les professionnels orientent rarement les familles vers ces ressources.

L’objectif du collectif est donc aussi de servir de relais.

« Si je n’ai pas la réponse, j’irai la chercher quelque part ou j’enverrai les personnes vers quelqu’un qui l’a. »

Certains parents n’osent pas contacter de grandes structures, qu’ils imaginent impersonnelles. Une petite association peut parfois constituer un premier point d’entrée rassurant. Le collectif veut prendre soin d’apporter une réponse personnalisée à chaque question qui lui est posée, dans les lives ou sur son groupe Facebook.

« Il y a peut-être des gens qui auront plus de facilité à venir nous voir plutôt qu'aller voir les grandes associations. Ils ont toujours peur que ce soit une usine, qu'ils soient un dossier parmi tant d'autres. »

Faire du bruit pour ouvrir des portes

Le collectif agit pour l’instant avec les moyens disponibles : lives sur les réseaux sociaux, vidéos, témoignages de parents, courriers aux élus, interventions dans les médias. Une stratégie de visibilité. Se faire connaître. Faire circuler l’information. Mettre les situations en lumière. L’un des projets à terme est d’ailleurs de créer un conseil d’experts capable d’aider à analyser certains refus de dossiers MDPH, avec des spécialistes et un avocat.

L’ambition est double :

1.      ne pas laisser les familles seules face au labyrinthe institutionnel,

2.  collaborer avec les associations existantes pour mettre les connaissances et ressources en commun, afin d’aider les familles concernées.


Une question politique

Derrière ces actions concrètes, les demandes formulées sont simples :

  • appliquer réellement les droits existants

  • mieux informer les familles

  • moderniser les démarches administratives

  • investir dans les structures nécessaires

Aujourd’hui encore, certaines familles doivent envoyer leurs enfants dans des structures en Belgique faute de places en France.

« le système français préfère payer un taxi aux parents pour aller dans les structures belges plutôt que d'investir  dans nos structures à nous »

Leur message aux responsables politiques est clair : les droits existent souvent sur le papier, mais leur application dépend trop des territoires, des commissions, des moyens disponibles et de la capacité des parents à se battre.

Le message aux intermédiaires de l’action publique est tout aussi net : mieux informer, mieux orienter, mieux écouter, et comprendre que la difficulté ne concerne pas seulement l’enfant mais toute l’organisation familiale.

Le message qu’ils veulent faire passer aux parents est qu’ils ne doivent pas rester seuls, qu’il faut parler, se faire entendre, ne pas s’enfermer dans l’isolement, et chercher des relais. Il y a chez eux une volonté claire de dire aux parents qu’ils ne sont pas condamnés à porter cela en silence.


Conclusion

Sébastien constate par exemple que la société accepte assez facilement l’idée qu’une famille nombreuse fonctionne avec une mère au foyer. Mais derrière cette apparente normalité se cache souvent une contrainte très concrète : l’organisation des soins, des démarches et des rendez-vous rend le travail quasiment impossible pour l’un des parents. Dans les faits, cette charge repose très souvent sur les mères.

Il montre aussi à quel point il est difficile d’expliquer le handicap invisible. Sébastien et Aurore ne sont pas eux-mêmes autistes. Pourtant, ils disent déjà combien traduire ces réalités à des interlocuteurs extérieurs peut devenir épuisant. À force d’essayer de tout expliquer, Sébastien raconte qu’il préfère désormais parfois ne plus entrer dans les détails.

Même en ayant appris une partie du fonctionnement des institutions, même en ayant compris une partie du « mode d’emploi », cela reste une lutte permanente.

Du point de vue d’Exodoxe, qui observe ces questions à partir de l’expérience des femmes autistes sans déficience intellectuelle, cette lutte peut être encore plus inégale. Lorsque l’architecture cognitive elle-même diffère, la communication avec les institutions, les professionnels ou l’entourage devient souvent plus difficile encore.

C’est précisément pour cela que des collectifs comme celui d’Aurore et Sébastien sont précieux. Ils rendent visibles des réalités que beaucoup de familles vivent en silence et deviennent des passeurs entre ces expériences et l’espace public.

Dans cet esprit, leur action rejoint une idée devenue centrale dans de nombreux mouvements liés au handicap : rien sur nous sans nous. Ces entrepreneurs de cause, comme les appelle Howard Becker, jouent un rôle essentiel pour que les parcours et les politiques publiques puissent évoluer.



Ressources pour aller plus loin


Diane Roman, « Vulnérabilité et droits fondamentaux – Rapport de synthèse », RDLF 2019

Roman analyse comment la notion de vulnérabilité oblige le droit à confronter l'égalité formelle garantie par les textes à l'effectivité concrète des droits fondamentaux. Elle montre que le droit postule une égalité abstraite des personnes, notamment à travers le consentement « libre et éclairé », que contredisent les inégalités réelles liées à la précarité, au handicap ou à la situation sociale.

Le croisement entre droit administratif et droits fondamentaux est central dans son analyse : à travers la jurisprudence européenne, elle démontre qu'un formalisme administratif (des services appliquant les mêmes règles sans adapter leur intervention à la situation concrète de la personne) peut en lui-même constituer une violation des droits fondamentaux. Une même règle, appliquée sans égard pour la vulnérabilité réelle de la personne, produit ainsi des niveaux de protection inégaux.

En réponse, Roman identifie dans le développement de l'accompagnement individualisé et contractualisé une évolution significative du droit : la reconnaissance que l'égalité réelle dans l'accès aux droits exige non pas une application uniforme des normes, mais une adaptation aux situations concrètes des personnes.

 

 

Philippe Warin, « Pourquoi le non-recours ? », Revue Projet, n° 345, mai 2015

Warin parle de la complexité administrative comme obstacle structurel à l'accès aux droits et en explique certains aspects essentiels dans cet article :

1. Définition et ampleur du phénomène Le non-recours désigne le fait qu'une personne éligible ne perçoit pas tout ou partie d'une prestation sociale. Les taux sont massifs : entre 10 % et 70 % selon les dispositifs, et de 20 à 40 % en moyenne dans les pays de l'OCDE.

2. Les quatre formes de non-recours (typologie Odenore) sont :

  • Non-connaissance : la prestation est ignorée

  • Non-demande : connue mais non demandée

  • Non-réception : demandée mais non obtenue

  • Non-proposition : non proposée par les services

3. Non-recours vs fraude sociale : Warin retourne le débat public : la fraude aux prestations sociales représente 3-4 milliards d'euros, tandis que le non-recours prive les ayants droit de sommes bien supérieures. Le vrai scandale est donc l'inverse de ce que l'on dénonce habituellement.

4. Les causes structurelles :

Deux facteurs principaux sont identifiés :

  • Le manque de légitimité des normes : certains ayants droit refusent des dispositifs qu'ils contestent politiquement (ex. le RSA-activité, perçu comme institutionnalisant le travail précaire)

  • La complexité institutionnelle et réglementaire : empilement des dispositifs, insécurité juridique, « millefeuille administratif » qui rend les démarches épuisantes et décourage les demandes

5. Conséquences sociales

Le non-recours aggrave la pauvreté, fragilise les familles, et prive l'économie sociale et solidaire de ressources qui créent pourtant des emplois et des effets vertueux.

 

 

Merlin Gevers, « La détresse des aidants-proches en cours d'exclusion du chômage. Des parents d'enfants en situation de handicap dépendant d'allocations de chômage sont sur le point d'être très durement appauvris », Service Études et Action politique de la Ligue des familles, janvier 2026.

Le rapport de la Ligue des familles met en évidence une catégorie de parents dont la situation rend le retour à l'emploi objectivement très difficile, voire impossible, mais que la réforme du chômage traite comme n'importe quel chercheur d'emploi.

Ces parents (principalement ceux qui s'occupent d'un enfant porteur d'un lourd handicap ) ont souvent mis tout ou partie de leur carrière en retrait pour assurer la prise en charge de leur enfant. La réforme ne reconnaît pas cette réalité comme un motif légitime de maintien dans le système d'assurance chômage.

Les dispositifs existants censés protéger ces situations se révèlent largement inadéquats. La dispense de recherche d'emploi pour aidants-proches, qui devrait constituer un relais, est en pratique quasi inutilisable : elle réduit les allocations à 390 €/mois, plongeant les bénéficiaires bien en dessous du seuil de pauvreté. En 2024, seulement 46 parents d'enfants handicapés y ont eu recours dans tout le pays. La réforme Clarinval maintient cette dispense mais sans suspendre l'écoulement du droit au chômage, rendant l'exclusion inévitable même pour ceux qui l'activent.

Le basculement vers le CPAS, présenté comme le filet de sécurité naturel, se révèle lui aussi inadapté à ces familles : perte de revenus dans la plupart des configurations familiales concrètes, surcharge administrative supplémentaire dans des vies déjà saturées de démarches, et effet contre-productif pour les parents qui parvenaient à travailler ponctuellement.

Ce que le rapport fait ainsi apparaître, c'est moins une absence totale de dispositifs qu'une succession de réponses institutionnelles dont aucune n'est calibrée pour la réalité de ces familles, et dont l'articulation produit, pour ces parents, une impasse financière et sociale.

Commentaires


bottom of page