Frédérique Herbigniaux, sociologue et autiste
- exodoxeasbl
- 28 sept. 2025
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 4 oct. 2025
Chez Exodoxe, nous cherchons à comprendre les expériences professionnelles des femmes autistes sans déficience intellectuelle (TSA-SDI), encore trop invisibilisées par la recherche et les politiques publiques. Ces parcours restent largement méconnus, y compris du grand public, des employeurs et des familles.
Ces femmes se heurtent à un double impensé :
un autisme souvent défini par des modèles stéréotypés (masculins, mutiques, enfantins, …) ;
un monde du travail régi par des normes implicites et des attentes tacites, opaques, parfois tues lorsqu’elles révèlent des réalités inconfortables.
Dans cet entretien, Frédérique Herbigniaux, sociologue, revient sur son expérience. Il y a quelques années, c’est elle qui a mis Virginie De Lutis, qui est à l'initiative d’Exodoxe, sur la piste de son propre diagnostic — confirmant l’adage :
“It takes one to know one”.
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Peux-tu te présenter brièvement ?
Frédérique Herbigniaux - J’ai 44 ans. J’ai fait mon master en sociologie à l’UCL puis j’ai enchaîné directement un DEC (master complémentaire) en communication à l’UCL. Je n’avais pas fini mon stage en publicité que j’étais déjà engagée dans mon premier job en CDI. Tout en travaillant à temps plein à Bruxelles alors que j’habitais Namur, j’ai également réalisé le DEA (école doctorale) en Théorie de l’information et de la Communication en cours du soir à l’UCL également. Sans droit au congé éducation. J’ai toujours été une bonne élève à l’école. Le PMS m’a d’ailleurs diagnostiquée surdouée à 8 ans. J’ai enchaîné les emplois de Chercheuse en sciences sociales, de formatrice d’adultes et de cheffe de projet.
Je suis restée quatre ans dans mon premier emploi, où j’ai été licenciée « à l’amiable » pour maladie. Ensuite ça été un scénario identique dans tous les postes trouvés. Je travaillais parfaitement, on me gardait un an ou deux et puis j’étais licenciée pour maladie.
On me disait que mon travail était parfait mais qu'il y avait trop d’absentéisme, pendant lequel je travaillais d’ailleurs souvent.
J’étais très contente dans mon dernier emploi (le sixième), car j’avais décroché le poste de responsable de la Communication. Évidemment ma santé a crashé et cela a amené à un licenciement. Mais mon employeur, très compréhensif, a réfléchi à une manière de me garder. Nous avions pour objectif que je travaille à mi-temps. Déjà reconnue par l’Aviq comme travailleuse handicapée pour mes soucis de santé, les médecins conseil et du travail m’ont interdit de travailler à mi-temps. Mon employeur et moi étions pourtant très motivés par cette solution. La décision est restée sans appel : au vu des problèmes de santé rencontrés lors des emplois précédents, j'ai été obligée de renoncer à ce travail "le temps de me guérir".
Je me suis retrouvée en burn-out, sans emploi et en logement de transit via le CPAS. Je n’ai jamais eu d’entourage aidant donc je n’avais jamais de filet de sécurité. J’ai été très vite endettée. Je ne voulais pas finir à la rue et j’ai fait tous les boulots possibles pour m’en sortir, y compris la prostitution. A chaque fois que j’ai demandé des aides, même lorsqu'elles m’ont été accordées, c’était le festival de violences morales : on me disait que je prenais la place de gens sans diplôme… Avoir des diplômes ne m'a pas du tout aidée, bien au contraire.
Comment as-tu découvert ton autisme ? Qu’est-ce que cela t’a permis de comprendre sur toi, ton parcours, ton rapport au travail et aux autres ?
F.H. - La première fois que ma psychologue de l'époque m’a dit que j’avais des traits autistiques, j'ai explosé de rire. J’avais étudié l’autisme en sociologie déjà en secondaire et je me rappelais bien d'un documentaire avec un enfant qui faisait tourner les assiettes... Moi autiste? Je suis extravertie, je socialise, je regarde souvent dans les yeux, j’ai de l’humour et du cynisme. Ma thérapeute, s’occupant principalement d’enfants autistes non-verbaux, elle avait pourtant vu juste. Elle avait reconnu principalement mes hypersensibilités sensorielles (surtout le bruit), mes meltdowns et shutdowns. En faisant les tests, j’ai donc découvert que j’étais bien sur le spectre de l’autisme et que je masquais énormément pour faire plaisir aux autres et me conformer aux attentes.
Ça a été une énorme claque dans la figure. J’ai commencé à lire sur l’autisme au féminin. D’un côté c’était un soulagement d’enfin comprendre mon fonctionnement (notamment ma vie passée dans les toilettes de mes emplois respectifs afin de pleurer pour vider la pression). D’un autre, c’était très dur car je revoyais toute ma vie à l’aune de ce prisme et je me sentais stupide, incompétente. Et surtout très perdue. Aussi une grosse impression de gâchis de toute ma vie.
Je m’étais épuisée dans mes études et mes emplois pour absolument rien du tout. Pour finir pauvre, malade et rejetée de la société. C’était une trahison totale du contrat social basé sur la méritocratie.
J’avais énormément de colère. Ça a été un moment très difficile. Ayant été suicidaire une grosse partie de ma vie, ayant fini en HP, aucun professionnel n’avait jamais pensé au fait qu’au-delà d'être haut potentiel intellectuel, je pouvais être autiste.
A force, évidemment, on intègre et on s’y fait. J’ai donc compris pourquoi je ne supportais pas les endroits trop bruyants, lumineux, ou avec trop de gens. Ca m’épuisait littéralement. Ca crée une douleur physique. J’ai toujours cru que tous les gens ressentaient ça. Pas du tout. J’ai compris que j’avais été harcelée depuis la maternelle à cause de cela aussi. Les autres voyaient que j'étais autiste. Les enfants le voient en une minute. (Voir article : Origines des difficultés dans les relations entre pairs pendant la petite enfance et leur rôle dans l’adaptation psychosociale et le développement des enfants. Michel Boivin, Ph.D., Chaire de recherche du Canada sur le développement social de l’enfant & Lysandre Provost, étudiante au doctoratGRIP, École de psychologie & Université Laval, CanadaSeptembre 2024, Éd. rév.)
Je ne comprenais pas la violence, les reproches, que j’ai toujours suscités chez les autres. De ma famille, des collègues, des amis, de mes exs, des professeurs et...des psys.
On m'a très souvent dit que j’étais trop intelligente pour ne pas comprendre la manipulation, ou que je faisais exprès d'avoir des ennuis. Que je parle ou souris trop ou pas assez. J’ai toujours dérangé partout. Avec l’âge j’ai commencé à savoir qui j’étais vraiment. En tant que femmes, nous sommes modelées pour satisfaire les autres : il est très difficile de savoir ce qu’on aime et qui on est.
Quels obstacles concrets as-tu rencontrés dans tes expériences professionnelles, malgré ton haut niveau de qualification ?
F.H. - Voici une petite liste des obstacles vécus personnellement et par d'autres femmes autistes que j'ai rencontrées :
Les collègues supportent mal qu’on ne se plie pas à leurs règles d’intégration tacites à l’équipe : ne pas socialiser à midi leur paraît hautain ou méprisant, donc on se force à les rejoindre. Si on travaille avec trop de zèle, on risque de les rendre jaloux.
L’autorité se sent vite menacée : les employeurs tolèrent mal la remise en question, ou même qu’on leur pose des questions ou suggère des améliorations.
Un cercle vicieux s'installe : Il faudrait toujours taire les injustices et les abus, camoufler ses propres besoins ou se faire reprocher de ne pas avoir parlé. Tout cela mène au harcèlement et à la violence de la part des collègues et des chefs. Et cela sans aménagement sur le rythme de travail ou le présentiel.
Si on se plaint de la situation, notre faculté d’adaptation est retournée contre nous : si on a su s’adapter avant, on nous demande de continuer à le faire.
Violence à tous les étages résultant en un syndrome stress post traumatique : en tant qu’autiste, je pense qu'on développe un SSPT à force d’être une cible, de ne pas comprendre les éléments déclencheurs d’un mode survie… C’est l’ensemble des interactions qui devient un trauma. Personnellement, même avec un travail de thérapie, et longtemps après, les souvenirs des confrontations dues à des malentendus, de menaces physiques, de harcèlement pendant que j’étais malade, ou des vérités cachées remontent à la surface. La maltraitance est vécue avec intensité et ne disparaît pas malgré les années. Il est difficile de faire valoir ses droits quand on est dans cet état, de porter plainte.
Beaucoup de tes propos font écho à notre recherche sur le besoin d'intégrité au travail qui a été menée auprès de femmes TSA-SDI. Selon toi, quels sont les facteurs ou conditions qui peuvent expliquer que certaines femmes aient malgré tout une vie professionnelle réussie ?
F.H. - Avoir un entourage bienveillant, dans la vie privée et au travail. L’indicateur essentiel du bien-être au travail tient d’ailleurs, selon les études, à la qualité du contact avec les collègues. Tenir ensemble face aux difficultés. En bref le soutien social. (Voir Etude : Les pratiques de soutien social des collègues et des proches qui favorisent le fonctionnement des travailleurs vivant avec des symptômes anxieux ou dépressifs.)
La recherche sociologique est-elle essentielle pour comprendre la situation des femmes TSA-SDI dans le monde du travail ?
F.H. - La recherche sociologique permettra d’identifier les leviers sur lesquels appuyer afin d’améliorer la situation des femmes autistes au travail. Ce sont la méthodologie de la recherche et la richesse des entretiens qui permettent de fournir des données utiles. Grâce à cette démarche, la demande de transformation n’est plus individuelle mais collective. C’est grâce à ces données que l’action publique, en légiférant, peut légitimer par exemple l’adaptation des postes de travail auprès des employeurs.
Les travaux de Goffman t’aident-ils à comprendre les interactions sociales en tant qu’autiste ?
F.H. - Je pense que tous les êtres humains utilisent plusieurs masques sociaux. Mais il me semble que chez les autistes, ces masques sont nuisibles. Une personne non-autiste peut jongler avec ces masques car elle sait ce qu’elle fait. La personne autiste ne le sait pas forcément. Tout comme elle ne sait pas forcément qu’elle est autiste. Goffman a éclairé ces phénomènes. A titre personnel, c’est son engagement total décrit dans Asiles qui m’a le plus touchée. Mais Goffman est bien sûr connu pour Stigmate. Et dans cet ouvrage, il explique les fonctionnements typiques de l’être humain. Il me semble qu’il dépeint de manière très fine la « normalité » des interactions sociales. On pourrait résumer cela à une réaction de préservation du groupe face à la personne autiste, qui représente un danger, auquel le groupe ne veut pas être associé. Fuir toute personne qui dévie de la norme, comme réflexe de sécurité, est quelque chose qui me paraît très répandu. De plus, Goffman ne portait pas de jugements sur les comportements. Cela permet une lecture des relations utile pour les autistes, un peu comme un mode d'emploi social.

Quelques mots sur Erving Goffman
Erving Goffman (1922-1982), sociologue américano-canadien, a été un pionnier de l’étude des interactions sociales. Dans son livre Stigmate (1963), il définit le stigmate comme une différence qui rend une personne discréditée ou discréditable aux yeux des autres, créant un décalage entre son identité réelle et celle que la société attend d’elle. Dans La mise en scène de la vie quotidienne (1959), il compare la vie sociale à une scène de théâtre où chacun joue un rôle et organise sa mise en scène pour contrôler l’impression qu’il donne aux autres. Par exemple, lorsqu’une personne fait une maladresse ou une « bêtise », les autres ont le choix soit de la rejeter, soit de l’aider à « sauver la face » en passant l’erreur sous silence, afin de préserver sa dignité. Ce cadre théorique est précieux pour comprendre les défis relationnels et identitaires des femmes TSA-SDI dans le monde professionnel.
Un mot de la fin?
F.H. - La femme autiste qui travaille peine à comprendre cette logique : on travaille bien, on fait ce qu’il faut, mais on est finalement stigmatisée ou exclue. L’envie de travailler et les compétences ne nous aident pas : la société semble ne pas vouloir de nous.
La phrase qui résume ma carrière : trouver du travail est facile, le garder est impossible.
C’est en tout cas l’expérience de nombreuses autistes avec lesquelles j’ai parlé. Les femmes autistes ne bénéficient pas de l’aura de certains hommes autistes. Probablement parce qu'on tolère moins chez les elles qu’elles ne soient pas dans la relation sociale, dans le "care".
Il arrive toutefois que certaines s’adaptent et finissent par exprimer un discours validiste : "Il n'est pas nécessaire d'avoir d’aménagement, on doit s’adapter et faire des efforts.", "Si j’y arrive, tout le monde peut y arriver." Cela étouffe ou réduit la possibilité d’une forme de solidarité qui aurait pu exister sur le lieu de travail.
Au final je constate un gâchis de compétences. Nous voulons travailler, mais finissons souvent sur des voies de garage, notamment à cause de maladies engendrées par la violence sociétale. Les femmes autistes ont besoin de savoir qu’elles le sont, et de comprendre comment elles fonctionnent. Elles ont aussi besoin de lois pour adapter le travail. L’activation classique, faite de formations et de reconversions, n’est pas la solution pour ces femmes, déjà très qualifiées. C’est donc au politique, qui veut remettre tout le monde à l’emploi, de comprendre qu’il est possible d’aider les femmes autistes à le faire, à condition de les écouter.
Notre conclusion
Ce témoignage ne se limite pas à une histoire personnelle : il reflète l’expérience vécue par de nombreuses femmes autistes sans déficience intellectuelle. Exodoxe a la chance de compter Frédérique Herbigniaux au sein de son comité scientifique, qui pourra être sollicité ponctuellement pour éclairer et enrichir nos travaux. Son expertise est précieuse, car la question des parcours professionnels des femmes autistes ne peut être posée sans elles : elle doit être pensée avec les premières concernées.

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