Les enjeux d’emploi en Wallonie
- exodoxeasbl
- 11 nov. 2025
- 4 min de lecture
Le Haut Conseil stratégique (HCS) est un organe de concertation et de prospective créé par le Gouvernement wallon. Il réunit des représentants de l’administration, des partenaires sociaux, du monde académique et des experts indépendants. Sa mission est d’analyser les grandes tendances économiques et sociales afin d’éclairer les décisions publiques.
En 2024, le HCS a publié sur son site un texte intitulé Les enjeux d’emploi en Wallonie. L’objectif est clair : augmenter le taux d’emploi de 5% d’ici 2025 par rapport à 2018, pour atteindre 68,7%. Cette ambition s’inscrit dans la continuité des orientations européennes, notamment le Socle européen des droits sociaux fixant un taux d’emploi cible de 78% en 2030, et belges, qui visent environ 80% d’emploi à l’horizon 2030.
Trois dimensions pour définir l'emploi
Le texte définit l’emploi autour de trois dimensions principales :
1 - Le marché du travail
Concerne les statuts des travailleurs (salariés, indépendants, temporaires) et les transitions entre emploi, chômage et inactivité. Le rapport souligne que les frontières entre emploi et chômage deviennent plus floues, avec la multiplication des contrats courts, du temps partiel, du travail sur plateformes et du faux indépendant. Dans une région ouverte comme la Wallonie, il faut aussi tenir compte des flux de travailleurs, des navetteurs, des frontaliers, et de la qualité de l’appariement entre l’offre et la demande, influencée par la formation, la mobilité et la circulation de l’information.
2 - Les formes de l’emploi
Recouvrent à la fois la qualité de l’emploi (rémunération, temps de travail, statut, formation continue) et la qualité du travail (contenu, environnement, relations sociales). Le texte précise que cette qualité agit sur l’économie de deux manières : d’une part, elle influence la productivité et les revenus, stimulant la demande ; d’autre part, elle a un effet direct sur la santé physique et mentale des travailleurs, déterminant leur participation et leur maintien sur le marché du travail.
3 - L’activité économique
Produit de la valeur et génère de l’emploi à travers la croissance et les processus d’innovation. Le rapport souligne que suivre l’évolution de la croissance permet d’identifier les facteurs qui soutiennent ou freinent l’emploi, en termes de volume et de qualité. Parmi les leviers cités, l’innovation (technologique ou non technologique) occupe une place importante, aux côtés de la formation, de l’entrepreneuriat, de la propriété intellectuelle et des investissements dans les infrastructures.
L’ensemble de cette approche vise à relier l’objectif d’augmentation du taux d’emploi avec deux autres priorités régionales : la réduction de la pauvreté et celle des émissions de gaz à effet de serre.
1. L’innovation, oui, mais laquelle ?
Le texte insiste sur le rôle de l’innovation technologique et économique dans la création d’emplois. Mais qu’en est-il de l’innovation sociale ? Notre modeste recherche menée cette année montre qu’il manque encore une réflexion sur ce plan.
Comment innover dans la manière de penser le travail lui-même, et pas seulement dans les outils, les indicateurs ou les modèles économiques ?
2. Les “publics vulnérables” : une catégorie à définir
Le rapport mentionne la nécessité de protéger les publics vulnérables, sans préciser comment cette vulnérabilité est définie ni comment elle doit être intégrée au débat d’idées. Avant de concevoir des dispositifs “pour eux”, il serait utile de former les acteurs à comprendre la diversité des vulnérabilités : sociales, cognitives, psychiques ou liées à la santé. L’idéal serait également d’appliquer le principe "Rien sur nous sans nous" dans la prise de décision publique. Notre recherche insiste sur cet enjeu : sans connaissance fine de ces réalités, les intermédiaires de l’État risquent de reproduire des malentendus et des violences symboliques plutôt que d’aider.
3. La transformation du travail : entre vitesse et sens
Le texte souligne que la transformation de l’économie a complexifié les positions sur le marché du travail et rendu les frontières entre emploi et chômage plus poreuses. Cette évolution invite à réinterroger les métiers qui demandent du temps, de la réflexion ou du soin (les métiers d’analyse, de relation ou de "care") souvent compressés par la pression de la productivité et la logique de rendement.
Cette course à la quantité laisse peu de place à la qualité durable, à la réflexion utile et à la compréhension du vécu.
Travailler vite n’est pas toujours travailler bien.
4. La qualité du travail : un enjeu humain et cognitif
Le rapport lie la qualité de l’emploi à la productivité et à la croissance. Mais il est légitime de se demander quel est le coût humain des nouvelles formes d’emploi. Les statuts hybrides ou précaires, censés favoriser la flexibilité, peuvent aussi fragiliser la santé mentale.
Les femmes autistes sans déficience intellectuelle (TSA-SDI) pourraient constituer un public pilote pour explorer ces questions. Leur expérience met en lumière le besoin d’un travail repensé à deux niveaux : matériel, c’est-à-dire dans ses conditions concrètes (temps, statut, rémunération, environnement), et cognitif, c’est-à-dire dans la manière dont il mobilise la pensée, l’attention, la cohérence morale et la communication. Cela permettrait de réfléchir à la possibilité de travailler sans se trahir, en conciliant intégrité, efficacité et santé mentale.
Ces constats invitent à penser l’emploi non seulement comme une donnée économique, mais comme un espace de relation, de santé et de sens. L’enjeu, pour les politiques publiques comme pour la recherche, est désormais de relier ces dimensions sans réduire le travail à une statistique.


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