Ce que la recherche nous a déjà appris
- exodoxeasbl
- 21 sept. 2025
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 28 sept. 2025
Une connaissance issue de deux recherches à l’ULiège
Exodoxe ne part pas de rien. Sa fondatrice, Virginie De Lutis, est titulaire de deux masters dont un en Sciences du Travail (Université de Liège, 2025). Dans le cadre de ce dernier, elle a mené deux recherches sur l’expérience professionnelle des femmes autistes sans déficience intellectuelle (TSA-SDI). Ces travaux constituent déjà un modeste socle scientifique qui nourrit directement la mission d’Exodoxe : comprendre le travail autrement, à partir de parcours souvent invisibilisés. Ces travaux invitent la recherche à mener des études plus poussées - et à plus grande échelle - afin de documenter de manière représentative les phénomènes d'intégration dans le monde du travail des femmes autistes sans déficience intellectuelle (TSA-SDI).
Recherche 1 : l’intégrité au travail
La première recherche (2023–2024), menée auprès de huit participantes, s’intéresse au sentiment de perte d’intégrité dans le travail.
Les résultats montrent que :
l’engagement total des répondantes dans la qualité du travail et des relations professionnelles, loin d’être reconnu, génère malentendus et isolement ;
le temps long nécessaire pour la constitution d'une carrière est rogné par des pratiques périphériques pathogènes ou excluantes, éloignées du travail prescrit (licenciements, maladies) ;
la volonté de relations sincères et égalitaires se heurte à des dynamiques asymétriques, parfois mensongères ou conflictuelles ;
la gestion de codes sociaux étrangers ( car typiques d'un fonctionnement alliste) provoque stress, anxiété et exclusion.
L’hypothèse validée est claire : la perte d’intégrité découle d’un décalage entre normes et pratiques professionnelles, qui fragilise à la fois la santé et l’identité sociale.
Sur le plan théorique
Cette recherche mobilise notamment des auteurs tels que Sennett (le travail bien fait), Zaccaï-Reyners (l’attention soutenue), Laforgue (anthropologie capacitaire) et Goffman (mise en scène sociale).
Perspective
Ce qui renverse véritablement la perspective, c’est de regarder ce qui se passe sur le lieu de travail du point de vue des femmes autistes. On comprend alors que l’inadéquation est au moins réciproque : ce ne sont pas ces femmes qui seraient “inadaptées”, mais bien les lieux de travail ordinaires qui privilégient très souvent un jeu social particulier au point parfois de délaisser la qualité réelle du travail.
L’apport majeur : avoir montré comment des travailleuses diplômées, compétentes, soucieuses de qualité et de sincérité humaines, se retrouvent isolées et disqualifiées par des normes organisationnelles qui sacrifient leur intégrité dans le silence.
Parcours en miettes et intégrité
Il est à noter que le mot "intégrité" renvoie ici à deux définitions :
État d'une chose qui demeure intacte, entière.
Honnêteté, probité absolue.
De plus, l'expression "parcours en miettes" utilisé dans la recherche est un clin d'œil au travail de Georges Friedmann "Le travail en miettes". Dans cet ouvrage, l'auteur met en lumière la fragmentation du travail industriel moderne, qui dépossède l’ouvrier de son savoir-faire et de son intégrité. Friedmann appelle à réinventer une organisation qui redonne sens et dignité à l’activité humaine.
Dans cette première recherche, on constate que des critères d'employabilité tels que les compétences sociales - plutôt que des qualifications - peuvent déposséder les travailleuses de leurs intégrités : physique et professionnelle.
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Recherche 2 : et après l’exclusion ?
Le mémoire de master (2025) prolonge cette réflexion avec une autre question : que deviennent les femmes TSA-SDI lorsqu’elles sortent du marché (et du monde) du travail ?
En effet, si les répondantes voient leur trajectoire professionnelle s'émietter dans une succession de contrats se terminant en arrêt maladie ou en renvoi : où vont-elles entre deux contrats ? Chez les intermédiaires de l'action publique en charge de les ramener au travail ou de comprendre ce qui leur arrive (classiquement : Forem, Mutuelle, CPAS, SPF).
Résultats
L’étude de 2025 suit quinze trajectoires et révèle que :
la connaissance de l’autisme est décisive : elle permet aux femmes de donner sens à leurs parcours, et aux intermédiaires (employeurs, agents publics) d’ouvrir ou non l’accès aux droits ;
le rôle des intermédiaires est crucial : leur posture peut réduire l’arbitraire ou, au contraire, verrouiller les dispositifs ;
l’innovation politique est attendue : statut spécifique, droits attachés dès le diagnostic, formation adaptée des intermédiaires.
Cadre théorique
Cette recherche mobilise notamment Hughes (dirty work, licence et mandat professionnel), Goffman (stigmate), Luhmann (systèmes fermés), Supiot (droits attachés à la personne) et Lascoumes (instruments d’action publique).
Discussion
Elle met en évidence une vulnérabilité différentielle : même avec des parcours “conformes” (études, flexibilité, efforts constants), ces femmes n’accèdent pas à des emplois soutenables. Non pas par manque de compétences, mais parce qu’elles déstabilisent les normes implicites du travail tel qu’il est valorisé. Et que ce décalage constant peut finir par les user puis les exclure.
Elles deviennent ainsi des canaris hors des mines : exposées plus tôt et plus fortement aux normes nocives, elles révèlent des problèmes structurels qui, demain, pourraient toucher d’autres. Leur sortie du travail n’est pas seulement une perte individuelle : c’est aussi une perte collective d’alerte et de savoirs.
Un besoin d'études
Analyser les phénomènes d’éloignement du marché du travail est intéressant car cela suppose d’interroger à la fois les catégories construites pour décrire les publics « à risque » (jeunes, peu qualifiés, chômeurs de longue durée, etc.) et les politiques d’accompagnement censées réduire cet éloignement. Les femmes autistes sans déficience intellectuelle (TSA-SDI) constituent un groupe très peu étudié et rarement identifié par ces catégories. Pourtant, les difficultés qu’elles rencontrent peuvent éclairer des besoins partagés avec d’autres personnes, considérées comme « neurotypiques», mais qui peinent elles aussi à (ré)intégrer l’emploi.
Nous voulons décliner cette recherche en différents supports pour dialoguer avec le politique et les intermédiaires de l’action publique.
Nous espérons disposer des moyens nécessaires pour en vulgariser les apports, afin d’aider les femmes TSA-SDI à mieux se faire comprendre, tant dans leur vie privée que dans leurs échanges avec les institutions.
Un socle pour Exodoxe
Ces deux recherches apportent déjà une expertise précieuse :
au niveau du travail lui-même, où l’intégrité est mise à mal par des jeux sociaux et organisationnels où certaines pratiques sont favorisées ;
au niveau de l’action publique, qui souhaite inclure mais finit par coordonner l’exclusion.
C’est sur ce double regard — rigueur scientifique et écoute des expériences vécues — qu’Exodoxe se construit, pour interroger le travail autrement.



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